J’irai dormir chez les rickshaw-wallahs

mai 5, 2012 by     Posted under: Escape

Dessinateur en architecture, voyageur et photographe, Jean Louis Massard se prend de passion à 45 ans pour les conducteurs de Rickshaws. En octobre 2008, il pose le pied au Bangladesh avec une idée bien précise : s’immerger dans le quotidien de ces conducteurs de vélo-taxi pour mieux comprendre leurs conditions. De Dhaka, il part seul au guidon de son tricycle sur les routes du Bangladesh, avant de poursuivre son voyage en Inde. Rencontre…

Carnet rickshaw inde bangladesh Bonjour Jean Louis, présente nous ton projet. Qu’est ce qui a motivé une telle démarche ?

Cette idée m’est venue comme ça, sans que je sache très bien pourquoi au fond… Faut-il du reste chercher une raison précise à chacun de nos voyages…? C’est la combinaison de plusieurs facteurs sans doute. Je m’étais déjà rendu à plusieurs reprises en Inde, j’y avais croisé des Rickshaw-Wallahs, mais rien de plus si j’ose dire. Et puis un jour, au détour d’un souvenir, j’ai réalisé que je ne connaissais rien de la vie des hommes. On passe, on voyage, on ne capture pas tout, on s’en va, et pas mal de choses nous échappent. J’ai donc commencé à m’intéresser à eux, à consulter des écrits, le web aussi. Le peu d’informations trouvées et les caricatures qui étaient faites d’eux n’ont fait que renforcer mon désir de me rendre sur place, me disant que la réalité devait être bien autre que tous ces clichés. Il y avait l’idée aussi de leur donner une lisibilité. Leur travail est crucial à l’économie de tout le sous-continent.

Carnet rickshaw inde bangladesh En Inde et au Bengladesh, on sait que chaque individu a une place bien définie dans une société extrêmement codifiée. En te glissant dans la peau d’un rickshaw-wallah, comment as-tu été accueilli par la population ?

Les rickshaw-wallahs eux, m’ont très souvent félicités, d’abord pour m’être intéressés à eux, ensuite parce que la presse qui évoquait mon voyage rebondissait souvent vers des articles leur étant consacrés. Mais j’ai été perçu différemment suivant les gens. Le pire a été avec les hôteliers. L’un d’eux après avoir accepté de m’héberger dans un 1er temps, n’ayant pas encore vu le rickshaw, est revenu sur sa décision dès qu’il l’a aperçu et m’a annoncé qu’il n’avait plus de chambre, ajoutant  qu’à cause de mon rickshaw, je ne trouverai jamais d’hôtel !  Et bon nombre comme lui, après m’avoir dévisagé longuement (j’étais vêtu d’un lungi et de sandales aux pieds), prétextaient avec un large sourire qu’ils étaient « full !». D’autres encore, des particuliers, emballés au départ par l’idée de ce voyage qu’ils trouvaient géniale, m’invitaient chez eux dans un 1er temps… puis alors prétextaient ensuite de soi-disant nouvelles lois interdisant d’accueillir les foreigners chez soi et  ils me plantaient là !

 

consuite rickshaw jean louis massardTon livre Bangladesh Rickshaw est largement consacré aux rencontres avec les conducteurs de rickshaw, mais il fait également la part belle à la découverte du sous continent Indien. Quel itinéraire as tu emprunté ?

Je suis arrivé à Dhaka début octobre 2008 et j’ai acheté tout de suite mon rickshaw avec Mustaffa un rickshaw-wallah dont j’avais les coordonnées en arrivant. Nous sommes aussitôt partis avec lui rendre visite à sa famille vers Mymensingh au nord du Bangladesh. J’étais à rickshaw et lui me suivait à vélo. Nous nous sommes ensuite rendus au sud-est, vers Chittagong, puis Comilla et Chandpur.

Après 1 mois 1/2 passés ensemble, je l’ai quitté, j’ai quitté Dhaka, et je suis parti seul vers le sud ouest du pays. J’ai suivi les routes secondaires, Dhaka-Barisal-Mongla dans les Sundarbans – une mangrove classée au Patrimoine de l’Unesco- puis Benapol la frontière avec l’Inde. Ensuite Kolkata, puis j’ai remonté la vallée du Gange en suivant la Great Trunk Road, l’une des plus anciennes routes transversales du sous-continent. BodhGaya–Varanasi-Allahabad-Agra-Delhi puis Amritsar à la frontière du Pakistan, et Chandigarh, puis retour sur Delhi où j’ai offert mon rickshaw au terme de mon voyage à un rickshaw-wallah qui louait et n’en avait pas.


carnet rickshaw inde Ton voyage a été ponctué par de multiples rencontres, y en a t-il une qui t’a marqué particulièrement ?

Peut-être cette rencontre avec Azal à Satkhira au Bangladesh. C’était vers la fin de mon séjour dans le pays. J’étais chez un ami que je m’apprêtais à quitter quand des voisins sont venus nous voir. Ils m’ont demandé de les suivre, quelqu’un voulait me voir. Je n’ai pas compris mais j’ai suivi. Sur le pallier d’un appartement, une jeune femme sur le palier nous attendait. Elle m’a demandé de rentrer et m’a conduit au fond d’un couloir. Je suis alors entré dans une pièce où il y avait couché sur un lit sous la fenêtre, un jeune homme handicapé recroquevillé. Quand il m’a vu, ses yeux se sont  alors illuminés, il s’est mis à pousser des cris convulsifs avec un immense sourire. Il ne pouvait pas parler. Il m’a tendu sa main que j’ai saisi. Dans ces moments, tu ne contrôles rien, des émotions te submergent, et voilà. T’as pas de mots, t’as rien, et t’as rien fait non plus ! En fait, il voulait voir le bideshi que j’étais dont sa famille lui avait parlé. Sa joie ? Me voir, rien d’autre. Une joie nue, dépouillée.

Dans des pays où les mœurs et les codes sociaux sont aux antipodes de ceux que nous connaissons en Europe, dans quelle mesure as-tu réussi à communiquer avec ces travailleurs ?

Les codes sociaux ne m’ont gêné en rien, et je rencontrais tous les jours des rickshaw-wallahs. Pour ça, le voyage au Bangladesh a été génial car j’étais accompagné en permanence par une myriade de rickshaw-wallahs et de cyclistes. Il y a peu de voitures et de camions dans le pays, et les transports de village à village se font encore à vélo et à rickshaw, alors qu’en Inde, il y a déjà des bus et des camions. Nous roulions donc en convoi, et les rickshaw-wallahs s’arrêtaient quand je m’arrêtais prendre des photos, repartaient quand je repartais, s’arrêtaient à nouveaux quand je m’arrêtais et ainsi de suite. Au bout d’un moment, certains continuaient, lassés de mes arrêts, mais d’autres prenaient la relève. Vraiment génial ! En revanche, l’absence de connaissances en bengali et en hindi m’a empêché d’approfondir les contacts, c’est vrai. On communiquait d’Espéranto gestuel ! Mais bon, je n’avais pas la prétention de faire un travail d’ethnologue. C’est resté très superficiel comme contact dans l’ensemble, mais ça n’a pas été moins génial pour autant !

carnet rickshaw Et physiquement, comment as-tu vécu l’aventure ?

Physiquement, cela a été ! Je m’étais entrainé avant de partir avec le rickshaw que j’ai à Albertville. J’avais fait un peu plus de 1000kms avec sur les routes de Rhône Alpes. J’étais allé jusqu’à Lyon, j’avais fait aussi le col de Tamié au dessus d’Albertville. Tout ça m’avait conditionné pour accepter de pousser le rickshaw (80Kg/pas de vitesse) ! Et sur place, j’ai du pousser bien sûr!  Mais il n’y a eu qu’une seule étape « délirante » où la pente devait être du 8% je pense. Du reste, vois-tu, quand tu attaques un col à vélo, tu ne penses pas à ton vélo, tu le maitrises, tu connais tes forces et tu sais jusqu’où tu vas arriver. Là, t’as beau connaître tes forces, tu sais qu’elles ne te suffiront pas dès la moindre cote. En fait, c’est le rickshaw qui rythme ta journée et qui  commande ! T’es le dernier maillon de la chaine !

Sur ton blog, tu expliques que les conditions de travail des Rickshaw-wallah sont plutôt  difficiles. As-tu bénéficié d’une tribune dans les médias locaux et internationaux pour défendre leur cause ?

La presse locale sur place oui, a relayé mon voyage et m’a donné l’occasion de développer et d’en évoquer les raisons,  mais surtout, ce qui a été génial, c’est qu’elle a très souvent rebondi et interviewé les rickshaw-wallahs qui étaient autour de nous pour parler d’eux ensuite. La plus grosse opération de com’ s’est déroulée à Agra autour du Tajh Mahal,  et on en a parlé le soir à la TV ! C’est pas tous les jours qu’on parle des rickshaw-wallahs à la TV! Et dernièrement encore, j’étais à Dhaka où j’ai présenté le film et le diaporama. Il y avait là aussi la presse locale, et ce qui a été génial là aussi, c’est que Mustaffa est venu lui-même parler de son expérience. Bien sur il était intimidé au début. Il y avait aussi les associations que j’avais invitées, BEDO et ARBAN Bangladesh qui travaillent avec ces publics et qui sont intervenus. Il y avait aussi Rob Gallagher qui est un peu LA référence sur le sujet pour avoir écrit un livre consacré aux rickshaw wallahs du Bangladesh dans les années 90. C’est ça aussi l’idée, que je serve de tremplin !

carnet rickshaw inde bangladesh Après ce voyage de 6 mois sur les routes et la sortie du livre « Bangladesh Rickshaw », poursuis tu tes actions en faveur des Rickshaw-wallah? Quels sont tes projets ?

Comme je le disais, je reviens du Bangladesh où j’ai rencontré des associations. Le problème, c’est qu’elles  n’ont pas vraiment d’impact sur le grand public, ni même sur les grosses ONG. L’idée c’est donc d’essayer de remédier à cela. Je ne sais pas sous quelle forme encore, mais il y aura une suite, c’est quasiment certain. Il y aura aussi probablement une suite avec  un projet d’amélioration technique des rickshaws. Aujourd’hui, pour leur faciliter la tâche, on leur propose des moteurs électriques chinois alors qu’il y a un déficit d’électricité qui paralyse régulièrement le pays, et qu’on s’apprête à leur vendre le nucléaire!  Mais depuis le 10 mars dernier roule à Dhaka le 1er vélo-rickshaw à vitesse. Ca n’existait pas jusqu’à présent ! J’étais venu avec ce projet inspiré de l’installation qu’un français avait fait sur un rickshaw indien.
Il y aura sans doute une suite aussi avec un projet de mise en valeur du milieu artistique des peintres de rickshaws. J’ai rencontré ce milieu, j’ai de bons contacts, et j’ai des projets à ce sujet là.

L’actualité de Carnet-rickshaw :

Pour en savoir plus sur ce fabuleux voyage, rendez vous sur le site www.carnet-rickshaw.com
N’attendez pas pour vous procurer le lire Bangladesh-Rickshaw, disponible dans toutes les bonnes librairies;

* Jean Louis Massard sera sur Radio France Pays de Savoie le mercredi 16 mai de 14h00 à 15h00 avec Sylvia Depierre.
* Séance de dédicace Librairie Brin de Foli’vre 5 Quai des Cordelier à Annecy le mercredi 23 mai à 15h00 avec Budhbar le rickshaw du Bangladesh.
* Rdv au Festival du Roc Castel du 26 juillet au 1er aout (Festival du voyage lent…) pour la présentation du livre Bangladesh-Rickshaw.

L’aventure de Jean Louis en vidéo ( minute 6’45)


L’autre visage du Bangladesh 2-2 por tzetze

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